"La présence de la colonie russe sur la côte d’azur"
par Rédaction site

Communication d’Alexis Obolensky présentée pour le cent cinquantième anniversaire de la paroisse orthodoxe russe St Nicolas de Nice dont il est le marguillier et dans le cadre du colloque "Emigration russe et culture spirituelle en occident". (voir compte rendu dans cette rubrique)
Pourquoi, dès le deuxième tiers du XIXe siècle, des Russes séjournaient-ils aux confins du Royaume de Sardaigne ? Nice était sur la route qui menait le voyageur éclairé vers l’Italie des Arts. Cela suffit-il à expliquer l’apparition de ce qui bientôt sera perçu comme une petite colonie ? L’impossibilité de voyager, pour les sujets de l’Empire russe vers la fin du règne de Nicolas I, concernait moins les familles des aristocrates aisés que les intellectuels. Après les campagnes napoléoniennes, les troubles de la mutinerie des "Décembristes" lors de l’accession au trône de Nicolas I, dont ce dernier voyait la cause dans le séjour de l’armée russe victorieuse à Paris, l’empereur se persuada que la France était la source de toute sédition. Cependant, et près d’un siècle encore, le français, la culture française, suscitèrent auprès de l’élite un indéfectible engouement. Le règne précédent avait été marqué à ses débuts par une ouverture aux idées des Lumières. On avait vu des Jésuites ouvrir une école pour les fils de la noblesse, et des sociétés bibliques autorisées à propager des bibles en langue russe. Nicolas I avait mis fin à cette ouverture. Mais le grain était semé. Des Russes convertis au catholicisme avaient préféré s’exiler. Le salon de Madame Svétchine à Paris était fréquenté par des catholiques libéraux. Une princesse Volkonsky recevait à Rome nombre de ses compatriotes venus visiter la Ville éternelle. La vague révolutionnaire en Europe en 1848 provoqua le durcissement de la politique de Nicolas I qui se voulut le défenseur du légitimisme contre toute poussée de subversion. Nombreuses étaient les familles aristocratiques qui avaient été touchées par la répression des participants à la révolte des Décembristes. Ils se sentaient inutiles, et, en ayant la possibilité, préféraient passer plusieurs mois de l’année en Europe et ne rentrer en Russie que pour les mois d’été où ils séjournaient dans leurs domaines à la campagne. Méfiant envers l’aristocratie qui l’avait trahi, Nicolas préféra favoriser l’ascension des fils de la noblesse appauvrie ou des fils de prêtres, qui reçurent des formations soignées, souvent dans les universités allemandes, de préférence en économie ou en droit. Ainsi se constitua un vivier de fonctionnaires fidèles à un pouvoir qui leur avait tout donné. Il semble inutile de commenter la liste des premiers souscripteurs à la construction de l’église gréco-russe à Nice, initiée par l’impératrice douairière Alexandra Fiodorovna en 1857.
Comte Vielgorsky Comte Goudovitch Comtesse de Orestis Baronne Fredericks Comte Stakelberg Prince Baratynsky Prince Troubetzkoy Comte Zoubov Prince Golitsyne Comte Bobrinskoy Baron Tiesenhausen Comte Chouvalov Prince Viazemsky Comte Apraxine Prince Obolensky etc.
La France, l’Angleterre, et le royaume de Piémont-Sardaigne s’étaient alliés en 1854 avec la Turquie pour contrer les prétentions de la Russie dans les Balkans. Nicolas I payait les contradictions de sa politique, lui qui voulait en même temps être le champion de la cause des sujets orthodoxes opprimés par le sultan et le défenseur de la légitimité de ce dernier, précisément contre les menées subversives de ces mêmes peuples orthodoxes. Un an à peine après le Traité de Paris qui avait mis fin à la guerre de Crimée, l’impératrice Alexandra Fiodorovna devenue veuve vint à Villefranche pour des raisons diplomatiques, afin d’entériner une convention autorisant les navires russes croisant en Méditerranée de se ravitailler en charbon dans la rade de ce port. Elle séjourna à Nice, fit aménager dans la villa qu’elle occupa une chapelle orthodoxe, y reçut une délégation d’hivernants russes, accepta de lancer une souscription, et accorda son soutien au projet de construction d’une église orthodoxe. Un an plus tard, le terrain était acquis, les plans réalisés, et l’église Saint-Nicolas-Saint-Alexandra inaugurée en décembre 1959, et consacrée en janvier 1860. Fut aussitôt créée une paroisse qui n’était ouverte que sept mois de l’année, avec un prêtre nommé par le Saint-Synode de Saint-Pétersbourg. Des documents officiels, une lettre du prince Gortchakoff, ministres des Affaires Étrangères de l’époque, attestent du fait qu’il s’agissait d’une église privée, que le ministère ne pouvait prendre en charge. Il invitait les Russes fixés à Nice à constituer un capital inaliénable, dont les revenus serviraient à entretenir un prêtre et sa famille, et un chantre. Six mois plus tard, Nice était rattachée à la France.
L’église fut construite dans un style classique, prisé à cette époque en Russie même, et l’on veilla à ne pas heurter la sensibilité des autorités sardes, inquiètes de l’implantation de temples d’autres confessions chrétiennes, anglicans, luthériens, ou gréco-russes. Le premier recteur (1859-1861), l’archiprêtre Spéransky, était un aumônier de la Cour. La prêtre Vassili Priléjaiev (1863-1867) eut à administrer l’extrême-onction au tsarévitch Nicolas en 1865, et à présider ses obsèques. C’est lui qui s’occupa auprès des autorités locales et des représentants de l’église anglicane, des pourparlers pour la fondation du cimetière russe de Caucade, inauguré en 1868. Constructeurs et donateurs de l’église rédigèrent une "Charte de l’église orthodoxe de la ville de Nice", instituant un conseil d’église, avec une représentation des fidèles pour sa gestion. Certains prêtres vécurent mal cette particularité. En 1862, le prêtre de la chapelle de l’ambassade à Paris ordonna la dissolution du conseil de la paroisse. Ce fut le début d’une suite de discussions concernant la prééminence des laïcs ou du clergé. À Nice fut ainsi testé le prototype des statuts adoptés par le Concile de Moscou de 1918, qui accordait aux laïcs une part importante dans la gestion des paroisses.
Le rapprochement officiel avec la France, l’arrivée du chemin de fer, la mode des séjours hivernaux sur la Côte d’Azur accélérèrent le développement de la colonie russe. L’empereur Alexandre II et son épouse, le futur Alexandre III, la princesse Dagmar de Danemark, devenue plus tard l’impératrice Maria Fiodorovna, de nombreux membres de la famille impériale et leurs cousins européens y séjournèrent à diverses occasions. En 1887 fut nommé recteur de la paroisse le père Serge Lioubimoff. Il devait veiller à sa destinée jusqu’à sa mort en 1918. Il dut se charger de trouver une solution pour agrandir l’église devenue insuffisante. Il intéressa au projet l’impératrice douairière Maria Fiodorovna, veuve de Alexandre III. C’est sur le terrain de la chapelle commémorative du tsarévitch Nicolas, propriété de l’empereur Nicolas II, que put être érigée "la nouvelle église orthodoxe russe de Nice". Il déploya toute sa diplomatie pour concilier les principes hiérarchiques qui fondaient les rapports avec le pouvoir impérial, avec l’esprit d’indépendance des résidents russes de Nice. La construction de la nouvelle église, commencée en 1903, put être menée à bien malgré une interruption notable due à la guerre russo-japonaise et à la première révolution russe de 1905. L’église, dédiée elle aussi à Saint Nicolas et à Sainte Alexandra, en l’honneur de l’empereur régnant et de son épouse, fut inaugurée en décembre 1912. Les temps avaient changé. Par son style chatoyant, l’édifice se voulait un témoignage de la vitalité de la foi orthodoxe russe, de l’originalité d’une architecture nationale, et de la grandeur de l’Empire. La première guerre mondiale allait vider Nice de la majorité de ses résidents étrangers. Mais la paroisse resta ouverte, pour la centaine de personnes restées sur la Côte. La révolution russe de 1917, au contraire, allait provoquer une vague d’émigration en Europe de l’Est d’abord, et dans les Balkans, qui bientôt atteignit la France. La vocation des églises de Nice changea fondamentalement. Aux quelque 2.000 résidents intermittents à la veille de la guerre succédèrent plus de 5.000 réfugiés qui, pour la majorité d’entre eux, avaient tout perdu, patrie, racines, fortune et position sociale. Au père Serge Lioubimoff succéda le père Alexandre Sélivanoff, plébiscité par les paroissiens, qui refusèrent d’accueillir le recteur nommé par le Synode. Il fut à sa mort remplacé par le père Nicolas Podossénoff à qui il incomba, avec l’aide de l’administration diocésaine de Paris, de fonder en 1923 l’association cultuelle lois 1901-1905 qui gère à ce jour les églises de Nice. Plus qu’un administrateur, il fallait à cette nouvelle communauté un homme de foi et de prière. Fils de prêtre, évêque de Byalistok expulsé par les autorités polonaises, l’archevêque Vladimir Tikhonitsky (1873-+1958) fut nommé recteur de la paroisse de Nice par le métropolite Euloge en 1925, et occupa ce poste jusqu’en 1945. Par sa douceur et sa fermeté, il parvint en quelques années à pacifier une communauté déchirée par les remous politiques et ecclésiastiques, souvent orchestrés par des agents d’influence instruits par les autorités soviétiques. En URSS était née en 1922 l’"Église Vivante", prête à collaborer avec le régime. L’occupant du trône patriarcal récemment restauré (1918), le patriarche Tikhon, fut mis aux arrêts, réduit à l’état laïc, tandis qu’une vague de répressions religieuses ensanglantait le pays. Le patriarche Tikhon s’éteignit en 1925. Il avait eu le temps en 1922 de charger le métropolite Euloge Guéorguievsky de l’administration des paroisses russes en Europe occidentale. L’autorité de ce dernier, accusé d’être en contact "avec les Soviets", fut contestée par le Synode des évêques émigrés, réuni à Karlovtsy dès 1921, qui avait à sa tête l’ancien métropolite de Kiev, Mgr Antoine Khrapovitsky. Une partie des paroisses allait se rallier à ce dernier. L’aggravation des persécutions religieuses en URSS finit par avoir raison de la fidélité de Mgr Euloge envers l’Église de Russie. Ayant été destitué pour insubordination, il se plaça en 1931 sous l’autorité du patriarche œcuménique de Constantinople, qui créa l’exarchat des églises orthodoxes russes en Europe occidentale.
Tous les milieux étaient représentés dans l’émigration, membres de la Cour, hauts-fonctionnaires, militaires, officiers de tout rang et simples soldats, intellectuels, artistes et représentants des professions libérales. Ils appartenaient à toutes les tendances politiques, mais avaient désormais une chose en commun, l’exil. Nombreux furent ceux - qu’ils aient jusque-là fréquenté ou non l’église - qui se tournèrent vers elle, seule institution à avoir résisté à la débâcle, du fait de son immatérialité. S’ils ne s’étaient pas dépouillés volontairement pour suivre le Christ, le destin s’en était chargé, et l’on put assister à de sincères conversions. Assisté par le père Alexandre Eltchaninoff, prêtre d’une grande humanité, et de trois autres prêtres, Mgr Vladimir, malgré une santé fragile, déploya une intense activité pastorale et caritative. Au début des années 30, la paroisse comptait plus de cinq cents cotisants, de nombreuses associations, qui venaient en aide aux vieillards, aux invalides, aux enfants, aux orphelins… Une école russe, qui préparait ses élèves au baccalauréat. L’idée que l’aventure bolchevique n’était pas viable avait la vie dure. Il fallait donc concentrer tous les efforts sur les jeunes générations, afin de préparer leur retour dans leur patrie et faire en sorte qu’elles gardent vivantes leur langue et leur religion. D’innombrables demandes d’aide et d’appels au secours témoignent de la misère dans laquelle vivaient la plupart des Russes, qui, hier encore, appartenaient à l’élite de leur pays. D’anciens ministres, sénateurs, hauts-fonctionnaires de l’État offraient leurs compétences pour administrer, à défaut des affaires de l’Empire russe, celles de la paroisse. D’infinies et stériles discussions sur les responsabilités devant la catastrophe advenue empoisonnaient la vie de la communauté, bientôt confrontée à la crise économique internationale et à la montée du national-socialisme et du fascisme. À la déclaration de guerre, de nombreux Russes s’engagent dans l’armée française pour défendre les valeurs de leur pays d’accueil. Certains collaborent avec les autorités de Vichy, d’autres entrent en Résistance, la plupart tâchent de se faire oublier. Le traité de non-agression conclu entre l’URSS et l’Allemagne nazie avait rendu les Russes potentiellement peu fiables aux yeux des autorités françaises. L’entrée en guerre de l’URSS les rend, aux yeux des autorités allemandes d’occupation, de possibles ennemis. Aux difficultés matérielles qui frappent cette communauté, déjà particulièrement fragile, s’ajoute la suspicion. Les autorités doivent être informées par lettre officielle de la moindre réunion, conseils paroissiaux, assemblées générales. Le recteur, pour pouvoir exercer pleinement sa mission doit cultiver de bons rapports avec les autorités placées sous tutelle allemande. Des années de guerre, la communauté sortira meurtrie et amoindrie. De nombreux Russes avaient préféré partir, aux États-Unis, au Canada, ou ailleurs. Un moment troublée par les appels à rentrer dans la "mère-patrie" lancé par les autorités soviétiques, qui offraient aux candidats au retour un passeport (alors que la plupart des Russes n’avaient qu’un passeport Nansen), perturbée par la chasse aux "personnes déplacées", citoyens de l’URSS utilisés par les armées allemandes comme force de travail et échoués en Europe de l’Ouest, et qui ne souhaitaient pas, pour la majorité d’entre eux, être rapatriés, la communauté a vieilli. On assiste à un repli sur soi, accompagné d’une crispation sur les valeurs nationales exaltées par la propagande présentant l’Armée rouge en salvatrice de l’Europe. Dans les années trente, les paroissiens s’étaient cotisés pour commander deux grandes icônes représentant les saints patrons des familles des empereurs Alexandre II et Nicolas II. En 1950, ils firent réaliser par le peintre Léonide Pianovsky, auquel avait été confié le projet de décoration intérieure de la cathédrale, une croix, commémorant l’assassinat en 1918 du dernier empereur et de sa famille. Le désir de maintenir la cohésion de la communauté autour de la langue et de la culture se manifestait par l’organisation de spectacles, de soirées poétiques. Une société littéraire continua bien à organiser de loin en loin des lectures publiques et des concerts d’amateurs, mais ces activités, au fil des ans, se réduisirent. Seule la vie cultuelle continua comme par le passé. Pour fêter les cent ans de la paroisse, on entreprit la restauration de l’église Saint-Nicolas-Sainte-Alexandra de la rue Longchamp, et I.V. Doubrovo publia une histoire de la paroisse orthodoxe russe de Nice (1859-1959). On entrait dans le temps des bilans. En 1964, le Général Maslovsky, bibliothécaire de la paroisse, acheva un ouvrage très complet sur l’histoire de la communauté. Depuis plusieurs années déjà, la cathédrale Saint-Nicolas était, en dehors des offices, ouverte à la visite des touristes. Une dame généreuse, E.S. Fisher, avait ouvert dans la banlieue parisienne et à Nice ("Villa Nicette") deux maisons, où on accueillait les anciens combattants de l’armée impériale. Au début des années soixante-dix, la Baronne Falz-Fein déploya une grande énergie pour récolter auprès des Russes dispersés dans le monde entier les fonds nécessaires à la restauration de la chapelle commémorative du tsarévitch Nicolas. Les espoirs d’ouverture ou d’évolution de l’URSS, un moment caressés après la mort de Staline et la période du "dégel" en URSS étaient maintenant bien morts. En URSS, les rares voix dissidentes de l’église orthodoxe étaient muselées. Dans les milieux orthodoxes d’origine russe, l’idée d’une église locale enracinée sur le sol français avait fait son chemin. À l’église de la rue Longchamp furent organisées des offices en français. À Nice, l’église était perçue, et se percevait elle-même, comme une "réserve", conservatoire des traditions liturgiques de l’Église. Une tentative pour créer dans la crypte de la cathédrale Saint-Nicolas, un musée de l’Armée blanche autour des objets collectés par Madame Fisher n’aboutit pas, faute de moyens. En 1988, la communauté rassembla ses forces vives pour marquer par des conférences, des expositions, des concerts, le millénaire du baptême de la Russie. Et se produisit bientôt l’imprévu : la chute du mur de Berlin, l’écroulement de l’URSS. Timidement au début, puis en progression constante, les Russes revinrent sur la Côte, et l’église put revenir à sa vocation première, l’accueil de tous les orthodoxes, quelle que soit leur origine. Si aujourd’hui les membres de la paroisse sont majoritairement issus de l’émigration, les fidèles, réguliers ou occasionnels, sont, depuis lors, surtout des Russes ou des russophones originaires des anciennes républiques de l’Union soviétique, Géorgie, Moldavie, républiques baltes ou d’Asie Centrale, Ukraine, souvent peu ecclésialisés, quoique se définissant comme orthodoxes. À nous maintenant de savoir partager avec eux les fruits de notre acclimatation, toute la richesse accumulée par nos grands-parents et nos parents et de les introduire à leur nouvelle vie dans ce pays qu’ils ont choisi, en les accueillant dans nos églises où ils trouvent une orthodoxie qui n’a rien renié de ses origines, mais qui a la chance d’être libérée de tout lien avec le pouvoir de l’État.